Actualités - Les triages-lavoirs en Belgique

Publié le 14 novembre 2017
 

par Jacques Crul, Secrétaire

Faut-il avoir des craintes suite au déclassement de l’intérieur du lavoir ?

En date du 21 mars 2017, le Gouvernement wallon a décidé de déclasser l’intérieur du triage-lavoir de Péronnes pour en faciliter la réutilisation. Faut-il voir dans ce déclassement une action favorable à la reconversion de ce bien remarquable ou faut-il nourrir la crainte que ce déclassement favorise une démarche iconoclaste plutôt qu’une réaffectation de qualité qui soit respectueuse des éléments majeurs de ce patrimoine emblématique ?

Notre Conseil d’Administration a été interpelé à ce sujet.
Notre Président Jean-Louis DELAET, Alain FORTI, Conservateur du Bois du Cazier, et moi-même nous sommes rendus sur place à l’invitation de notre administrateur Bruno VAN MOL, le mercredi 26 juillet afin de nous rendre compte de visu des possibilités de reconversion de cet équipement et des dangers potentiels liés à ce déclassement.

Le triage-lavoir de Péronnes. Photo Jacques Crul.

Situé le long de la N55 Binche-Le Roeulx, en Province de Hainaut, le triage-lavoir de Péronnes date de 1954. Il a été construit dans le cadre du plan Marshall, dont il reste, avec la tour Saint-Albert toute proche, un des derniers vestiges concrets. Il était destiné à traiter, dans un but de rationalisation, les productions des charbonnages voisins de Péronnes, Ressaix et Trivières. Il n’aura finalement fonctionné que quinze ans.
A sa fermeture, il a été vidé de ses installations et est resté à l’abandon pendant une trentaine d’années. Menacé de démolition, il a été classé en 2003 et a fait l’objet de travaux de rénovation importants en ce qui concerne son enveloppe. Il a été «adopté» par l’Institut du Patrimoine Wallon (IPW), qui y exerce une mission d’aide.
Des projets de réaffectation ont progressivement émergé : un visant à entreposer la collection de carottes de sondage du Service géologique de Belgique, un autre destiné à y transférer une partie des Archives de l’Etat, transfert couplé à la construction d’un bâtiment semi-enterré, qui verra le jour entretemps et sera inauguré prochainement, un troisième consistant en l’installation d’un centre d’initiation aux métiers d’art et au design de l’IFAPME. Mais ces projets n’ont pu aboutir à ce jour, excepté la construction du nouveau bâtiment, et le triage-lavoir est devenu un point noir dans la politique de réhabilitation du patrimoine industriel wallon. Il s’agit pourtant d’un bâtiment à l’architecture remarquable, dont les systèmes d’ossature intégrale en béton armé, la fondation sur pieux Franki, la gare souterraine et les grandes verrières en font une construction exceptionnelle dans le monde du patrimoine industriel. 

Le déclassement de l’intérieur avait notamment pour but de permettre une installation dans la gare souterraine d’une partie des collections du Musée de la Route de Mons.
Mais le fait que l’extérieur soit protégé ne permet pas un réaménagement des travées en bordure de bâtiment, ce qui réduit nettement sa superficie utilisable au sol. Le volume aménageable s’est avéré trop petit, et le projet a dû être abandonné.

Intérieur du triage-lavoir de Péronnes. Photo Jacques Crul.

Le Conseil d’administration de PIWB souhaite vivement que des solutions viables puissent enfin être trouvées. Il n’est pas opposé à un réaménagement intérieur pour autant que les éléments qu’il considère comme majeurs soient préservés. En date du 3 novembre, il a défini ce qui lui paraissait immuable, à savoir les bassins de décantation, les trémies de stockage, le monte-charge ; il lui paraît indispensable de conserver la partie supérieure sans cloisonnement mais il n’est pas opposé à des opérations qui viseraient à boucher certaines ouvertures dans les planchers entre les différents niveaux et à aménager des accès plus adaptés, en sachant que la structure de base est à la fois fonctionnelle et porteuse, ce qui empêche à priori des interventions importantes qui nuiraient à la lisibilité de l’édifice.
Les verrières sont également des éléments majeurs, tout comme deux escaliers hélicoïdaux en façade, mais ils sont protégés par le classement extérieur.

 

Existe-t-il d’autres équipements similaires ?

Il reste actuellement à notre connaissance en Belgique, outre Péronnes, un triage-lavoir en activité, bien que partiellement démoli, à Farciennes, quatre triage-lavoirs jumelés à Beringen dans le Limbourg et le triage-lavoir de Blegny-Mine, presque complet, en ce compris son équipement. Les vestiges du triage-lavoir du charbonnage de Sauwartan, à Dour, classé comme monument en 1991, méritent aussi l’attention, tout comme ceux du charbonnage de Marcasse, à Wasmes, qui font l’objet d’un plan de réhabilitation.
Il subsiste également des triages-lavoirs dans les pays européens voisins, en France et en Allemagne notamment, dont celui de Zollverein, site classé patrimoine mondial !

Le triage-lavoir de Tergnée à Farciennes, dans la Basse-Sambre, est l’ancien équipement du charbonnage du Roton.

Triage de Tergnée. Photo Théodore Bellefroid.
Les infrastructures restantes sont occupées par la société Roton Environnement, qui est spécialisée dans le séchage, l’agglomération et la décontamination de matériaux industriels.

A Beringen, dans le Limbourg, quatre triages-lavoirs sont installés côte à côte dans l’ancien charbonnage, qui ferma ses portes en 1989 (voir aussi l'article "Le triage-lavoir de Beringen est menacé" paru en 2013).
L’un d’entre eux, appelé N°1, a fait l’objet d’une rénovation en profondeur. Il est destiné à accueillir des visiteurs dans le cadre du projet d’ouverture au public d’une partie du charbonnage, projet connu sous le nom de B-Mine.

Les triages-lavoirs de Beringen. Photo Jacques Crul.

Deux autres sont menacés de démolition totale à savoir les triages n° 2 et 3, et le triage n°4 devrait faire l’objet d’une démolition partielle.
Celui-ci fait l’objet de nombreuses réactions de défenseurs du patrimoine (dont PIWB) qui ne comprennent pas l’urgence de cette démolition, qui va entraîner une modification importante des volumes du bâti du site, alors que les coûts de maintenance de cet outil sont faibles. Notre position est de demander de simplement conserver cet équipement, sans l’aménager, et de laisser le soin aux générations futures de décider de son sort. Cela rejoint en quelque sorte la position prise à Blegny-Mine par rapport à la partie non-visitée du triage-lavoir. J’ai interpelé le Bourgmestre de Beringen à ce sujet lors d’une visite sur place le 1er septembre. Une délégation de Beringen est ensuite venue à Blegny-Mine le 9 octobre afin de voir l’état du bien après 37 années d’inactivité, ce qui n’a pas manqué de les convaincre de la pertinence de cette solution.

La commune de Beringen a récemment refusé d'octroyer le permis de démolition mais la possibilité d'interjeter appel auprès de la Province du Limbourg peut toujours être envisagée.


Le triage-lavoir de Blegny-Mine est préservé en grande partie, tant en ce qui concerne son enveloppe que son contenu.

Triage-lavoir de Blegny-Mine. Photo Xavier Fer.

Triage-lavoir de Blegny-Mine. Photo David Van Den Dooren
De type Evence-Coppée (voir encart ci-après), c’est une construction typique d’un bâtiment industriel de l’époque de la bataille du charbon, construit en ossature acier avec remplissage par briques, et éclairé naturellement par des baies vitrées aux châssis en cornières métalliques.
Il comporte une première partie composée de cinq travées, mise en service en décembre 1946 puis agrandie en 1948. La première travée, en partant du côté nord, est essentiellement constituée d’un triage manuel destiné à épierrer les plus gros calibres et d’un concasseur. Les deuxième et troisième travées abritent les cribles, les tours de stockage et les équipements destinés au chargement des camions et des wagons de chemin de fer. Les quatrième et cinquième travées constituent le triage-lavoir proprement dit.
Il fonctionnait initialement à l’argile. En 1955-1956, il a fait l’objet de transformations destinées à le faire fonctionner avec de l’eau chargée de magnétite. Les éléments destinés à l’alourdissement de l’eau et les électro-aimants permettant de récupérer la magnétite en fin de cycle ont été conservés.
Une sixième travée a été ajoutée en fin d’exploitation. Construite par la société Donnay-Monami de Blegny entre 1973 et 1975, et équipée de centrifugeuses, elle a permis la récupération de poussier et de charbon à granulométrie plus fine (4-6 mm) que ce que le triage-lavoir initial permettait de traiter. Une tour de stockage a également été ajoutée à l’avant de la cinquième travée, c’est elle que vous découvrez dans l’axe de l’entrée principale, avec l’inscription «Blegny-Mine » sur sa façade.
Seule la partie inférieure, où s’opérait la récupération des eaux usées, a été démolie au début des années 1980 dans la perspective d’y réaliser des bureaux (construits vers 1985 et toujours présents aujourd’hui) et un centre d’archives (projet auquel on substituera un projet, réalisé en 2009, de salles d’exposition). Une passerelle extérieure, qui permettait d’acheminer les pierres vers la tour de stockage des « stériles » avant la mise à terril, et qui menaçait ruine, a également été détruite au début des années 1990 et l’espace laissé béant dans la structure a été réhabilité en 2002.
Suite à des dégâts répétitifs dûs à diverses tempêtes, la toiture initiale, en tuiles, a été remplacée dans les années 1990 par une toiture en panneaux d’Eternit.
Le bâtiment a été classé comme Monument en 2011 et a été repris dans le classement du site comme patrimoine mondial de l’Unesco en 2012 et comme patrimoine exceptionnel de Wallonie en 2013.
Un ouvrage détaillé, basé sur les mémoires d’un ancien responsable de cet équipement, Monsieur Louis Vandegar, est en préparation en vue d’une publication dans la Collection Comté de Dalhem.


Quatre triages-lavoirs sont encore visibles en France : deux en Lorraine, au Puits Wendel, un à Carmaux dans le Tarn et un à Montceau-les-Mines, en Bourgogne, ce dernier ayant fait l’objet d’un long combat avant son sauvetage et son classement comme monument historique en 1999.
En Allemagne, on pointera le triage-lavoir de la mine de Göttelborn dans le Warndt, en Sarre, et celui de Zollverein à Essen, dans la Ruhr, qui a été réhabilité de façon très réussie pour abriter aujourd’hui le Musée de la Ruhr.

Zollverein. Photo Jacques Crul.


Qu’est-ce qu’un triage-lavoir ?

Une fois remonté au jour, le charbon subit une série de traitements afin de le rendre propre à la consommation. Ces traitements ont pris place, durant tout le XXe siècle, dans des installations de triage et de lavage, communément appelées « triages-lavoirs », prolongées éventuellement par des infrastructures de valorisation auxquelles un article a été consacré précédemment (N°29, janvier 2016).

A l’époque moderne, le produit de l’extraction est réceptionné au niveau de la « recette », appelée aussi « recette du jour » par opposition à celle « du fond », également appelée l’envoyage ou l’accrochage, située au point de jonction entre les galeries et le puits, à l’endroit où l’on rassemble les berlines avant de les encager et de les envoyer vers la surface.

Les étapes à franchir pour obtenir un charbon « propre » sont – dans l’ordre ou le désordre – le concassage (le broyage), le criblage (la classification), l’épuration (le lavage) et l’égouttage (le séchage).

En sortant du puits, le charbon est souvent mélangé à des stériles, non valorisables, qu’il faut éliminer. On épierre la production, processus qui peut être manuel pour les plus gros calibres et qui s’appuie alors sur un examen visuel du fruit de l’extraction.

Cette étape est suivie par l’épuration, c’est-à-dire le lavage du minerai qui s’effectue selon plusieurs procédés. Les épurations pneumatique, électrique ou magnétique en sont quelques exemples mais nous nous concentrerons sur deux méthodes dites par voie humide, en usage dans le bassin de 
Liège : l’épuration à l’eau et l’épuration par liquides denses.

L’épuration à l’eau peut être réalisée soit :
- par alluvionnement, qu’on peut décrire comme une série de cascades d’eau dans des bacs étagés. Apparu à Liège à la fin des années 1840, ce système est perfectionné par un directeur de charbonnage liégeois, Antoine France, qui dépose un brevet en 1910 sous le nom de rhéolaveur, invention qui connaîtra un rayonnement international certain.

Rhéolaveur au charbonnage de l’Espérance en 1913. Fonds Paul Donnay. Coll. Blegny-Mine
- par setzage, système par lequel le niveau d’eau d’un bac fluctue, aidant le minerai à se séparer de sa gangue. Cette méthode est progressivement introduite dans les houillères dans la première moitié du XIXe siècle puis améliorée par la création des bacs à pistons qui seront longtemps employés dans les charbonnages du pays de Liège.

En matière d’épuration par liquides (ou liqueurs) denses, évoquons le moyen de lavage d’origine américaine qui consiste à enrichir l’eau de lavage de magnétite, un minerai de fer plus dense que le charbon. Grâce à la différence de densité obtenue, le charbon flotte à la surface de l’eau tandis que les schistes plongent au fond. Apparue vers 1920, cette méthode se généralisera dans le bassin liégeois après 1950. C’est le système qui fut appliqué à Blegny-Mine à partir de 1956.
Les morceaux de charbon ainsi isolés sont ensuite concassés et criblés selon différents calibres en fonction de leurs utilisations, en industries ou chez le particulier.

Les eaux de lavage, débarrassées, le cas échéant, de la magnétite (qui est récupérée et réintroduite dans le circuit de lavage), sont canalisées vers des bassins de décantation, au fond desquels les particules de charbon viennent se déposer. Ces dépôts forment le schlamm qui sera singulièrement utilisé pour alimenter les centrales électriques ou les cimenteries.

Quant aux stériles, ils sont utilisés comme remblais au fond de la mine ou sont déversés en surface, ce qui constituera, au fil des décennies, ces collines noires qui rythment nos paysages, les terrils.

 

Les triages-lavoirs, ancêtres de nos centres de tri

Les triages-lavoirs sont une belle illustration de la problématique du tri des matériaux, qui se pose notamment aujourd’hui pour la récupération des éléments valorisables contenus dans nos déchets. La technique mise en œuvre s’appuie sur les mêmes bases, à savoir utiliser les différences physiques entre les éléments à trier ou leurs propriétés chimiques pour opérer la séparation par la masse (force centrifuge), la densité (flottaison), le magnétisme (utilisation d’électro-aimants), voire d’autres propriétés plus subtiles telles que la température d’évaporation ou de congélation, la réactivité au niveau de l’agglomération avec d’autres produits, etc.
La problématique des triage-lavoirs à charbon était «basique» : séparer métal, pierre, charbon et bois, qui pouvaient se trouver mélangés dans une même berline. En utilisant un électro-aimant, on récupérait le fer ou l’acier, par simple flottaison sur l’eau, on récupérait le bois, et en densifiant l’eau avec de la magnétite, on séparait le charbon et les pierres. Simple, non ?

 

La dynastie Evence-Coppée

Dans la famille Coppée, l’aîné de famille s’appelait Evence. Lorsqu’on parle d’Evence Coppée, il convient donc de le relier à un chiffre, I, II, III ou IV, qui identifie les différentes générations de cette véritable dynastie d’ingénieurs et entrepreneurs. La société du même nom fut créée en 1851.

Evence Coppée I
En 1853, Evence Coppée I invente et fait breveter un modèle de four à coke révolutionnaire, qui rendra l’entreprise florissante. Elle investira dans les charbonnages, notamment celui de Ressaix où se situait le triage-lavoir de Péronnes, ou en Campine, ainsi que dans la valorisation des sous-produits du coke, dans des centrales électriques et dans la construction métallique.
C’est ainsi que la société construisit nombre de triages-lavoirs aux quatre coins du globe. Après l’arrêt des charbonnages, l’entreprise s’oriente progressivement vers des secteurs plus porteurs que sont la biochimie et l’ingénierie avant de lier son destin à celui du cimentier français Lafarge pour donner naissance en 1980 au groupe Lafarge-Coppée.